Table ronde du 19 février 2009 Partie 3

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Table ronde du 19 février 2009 Partie 3

Message par Admin le Mar 26 Mai - 14:40

Le coloriste, assez ou pas assez impliqué ?

L’implication des coloristes est peut-être moindre que celle des scénaristes et dessinateurs, mais elle est réelle. C’est pour cela que les coloristes demandent un pourcentage de droits à proportion de leur implication dans la réalisation de l’œuvre entière.

Bien que le temps de travail ne puisse être l’étalon d’un investissement d’un auteur, certains auteurs ou éditeurs pensent que les coloristes ne passent pas assez de temps sur l’œuvre pour être considérés comme profondément « impliqués » dans l’acte créatif. Mais il faut savoir que les coloristes passent 2-3 mois sur un album, soit autant que le scénariste (voir davantage…).

Les coloristes créent une ambiance avec leur propre sensibilité et leurs techniques. Ce n’est pas parce qu’un coloriste utilisera du rose et de l’aéro qu’il fera forcément les mêmes couleurs que Barbara Canépa. De plus, le rose et l’aéro, pour garder cet exemple, ne conviennent pas à tous les types de projets. Il faut créer une gamme colorée et choisir une technique à chaque projet.
Les coloristes font des essais couleur sur des pages, afin que les auteurs voient si le rendu proposé est en adéquation avec ce qu’ils veulent faire passer. Les dessinateurs-scénaristes font parfois faire des essais à plus de 10 coloristes avant de trouver le bon. N’est-ce pas la preuve que les coloristes apportent une sensibilité artistique ?

On pourrait être tenté d’objecter qu’on peut changer de coloriste d’un tome à l’autre, et qu’ils semblent donc interchangeables…
Mais ce serait ignorer que, parfois, le dessinateur change également (et même de plus en plus souvent) d’un tome à l’autre, notamment sur certaines séries conçues ainsi dès leur genèse (on connaît par exemple les séries à succès comme Le Décalogue, ou Le Triangle secret), mais également sur d’autres séries que le dessinateur abandonne en cours de route, pour une raison ou pour une autre. Ils sont donc tout autant interchangeables que les coloristes. Et n’oublions pas qu’il a existé des cas où le scénariste a lâché la série, pour être remplacé au scénario par le dessinateur lui-même.

Les coloristes travaillent avec le département fabrication des maisons d’édition pour avoir un rendu optimum de leurs couleurs. Il est parfois nécessaire d’essayer plusieurs réglages d’écrans et effectuer nombre de cromalins avant d’avoir le résultat souhaité. Les dessinateurs et scénaristes ne sont pas forcément toujours au courant de ceci, pourtant les coloristes y passent parfois beaucoup de temps. Leur implication se mesure aussi en cela : le temps passé au stade ultime de la fabrication, et le savoir et l’énergie déployés pour que le rendu final de l’œuvre achevée soit conforme au souhait de départ des auteurs.

Osons un parallèle. Les couleurs renforcent l’ambiance d’une bande dessinée au même titre qu’une musique renforce l’ambiance d’un film. Les compositeurs de musiques de films sont considérés comme co-auteurs du film, donc de l’œuvre dans son ensemble. Ne peut-il donc être légitime de reconnaître au coloriste qu’il est au moins « auteur de ses couleurs », en se dissociant des dessinateurs et scénaristes, qui sont « co-auteurs » du dessin et du scénario ?

La couleur n’est pas une création « pure », puisqu’elle est faite à partir de la création du dessinateur et du scénariste, mais ne pourrait-on pas dire la même chose pour le dessinateur ?
Son apport créatif n’est-il pas largement conditionné par le scénario ? Et ne parlons même pas du cas où le découpage est entièrement fait par le scénariste et ne laisse que peu de liberté au dessinateur… Seul le scénariste effectuerait donc de la création pure ?

Pourquoi un statut ?

Un participant soulève le problème de fond, à savoir que les forfaits (ou avances sur droits) payés aux coloristes constituent un niveau de rémunération en moyenne pas très élevé, et qui stagne entre le début et la fin de carrière du coloriste : ce qui pêche, on le pressent, c’est l’absence d’évolution réelle dans le temps, de perspective d’avenir, de la prise en compte de systématique de l’expérience et de l’ancienneté, etc.

Bien que les réflexions en soient à leurs débuts et que les coloristes soient encore eux-mêmes divisés sur le sujet, on peut dégager quelques bases de réflexion pour le choix du statut du coloriste:

• le besoin d’une vraie évolution de leur statut :
- pour ne pas être au Smic toute leur vie, les coloristes espèrent pouvoir profiter du succès éventuel de l’œuvre, auquel ils auront contribué à leur niveau, en recevant les droits d’auteurs inhérents à l’exploitation de l’œuvre ;
- pour pouvoir négocier une meilleure reconnaissance de leur savoir-faire auprès des autres auteurs, qui doivent leur faire confiance pour la création des couleurs ;
• l’envie de certains d’une reconnaissance du bénéfice du droit moral, non sur l’ensemble de l’œuvre, mais sur leurs couleurs : conditions des rééditions, utilisations des planches dans des éditions particulières (publication dans la presse, etc.).

Quels seraient alors les statuts possibles ?

Au regard des arguments discutés et des travaux du comité du GABD, Madame Ferry-Fall nous fait part de son analyse juridique et des possibilités qu’elle entrevoit.
Quatre cas de figure seraient à envisager :

1. Le coloriste « Technicien de la mise en couleur »
Le coloriste serait alors soit salarié par l’éditeur, soit free lance exerçant sous un statut d’indépendant.

Salarié.
Les avantages seraient un salaire régulier, une assurance maladie, la retraite plus assurée et la possibilité de formations professionnelles, par exemple. Gageons cependant que, de fait, le coloriste ne serait certainement employé qu’en CDD, à la pige, et non en CDI. Mais il bénéficierait au moins d’une assurance-chômage. De plus, le coût pour l’éditeur serait plus élevé, du fait des charges patronales.
Par contre, il ne serait plus aussi libre de choisir les projets sur lesquels il travaillerait, il devrait certainement ne travailler qu’avec un éditeur, les relations seraient plus subordonnées, et donc le coloriste devrait encore plus obéir aux désirs des éditeurs et des auteurs dans le travail des couleurs.

Free lance.
Le coloriste serait, là, payé en honoraires (c’était autrefois le cas chez Dargaud).
Dans ce cas, le coloriste n’aurait pas la qualité d’auteur. Il n’aurait
pas le droit incontestable à avoir son nom mentionné sur la couverture,
ni de droits d’auteur, qu’ils soient patrimoniaux (pas d’intéressement
aux ventes) ou moraux. On pourrait penser ici à différents statuts pour
exercer en libéral, comme celui, récent, d’auto entrepreneur. Mais
sont-ils vraiment intéressants ? Seul le statut d’artiste-auteur Maison
des Artistes nous paraît ici viable.

2. Le coloriste « Auteur de la mise en couleur »

Le coloriste serait alors auteur de ses couleurs, mais pas coauteur de l’œuvre de bande dessinée.
Il recevrait un droit d’auteur pour l’exploitation de l’œuvre à laquelle il a collaboré, et sur ses autres publications éventuelles si ses couleurs étaient utilisées (éditions secondaires, adaptations en langues étrangères, etc.). Resterait à régler tout ce qui concerne les droits collectifs, dont les conditions de la répartition également au profit des coloristes ne sont pas encore très claires (aujourd’hui, sauf mentions expresses dans les contrats, ces droits collectifs ne peuvent bénéficier bien souvent qu’au scénariste et au dessinateur).
Mais comme il ne serait pas considéré comme coauteur de l’œuvre, il n’aurait pas de droit de regard sur la reprise des personnages ou les éventuelles suites ou adaptations, par exemple.
C’est la solution qui apparaît la plus acceptable par tous, et correspond le mieux à la grande majorité des cas de collaboration.

3. Le coloriste « Auteur adaptateur » ou « Auteur d’une œuvre dérivée »
La question est ici de savoir si le coloriste ne pourrait pas être qualifié d’auteur en tant qu’« adaptateur », en référence à l’article L. 112-3 du CPI : « Les auteurs de traductions, d’adaptations, transformations ou arrangements des œuvres de l’esprit jouissent de la protection instituée par [le CPI] sans préjudice des droits de l’auteur de l’œuvre originale. »
Cette hypothèse suppose que la couleur serait une adaptation de l’œuvre d’abord scénarisée et dessinée… Mais la couleur peut-elle bien être considérée comme une adaptation, c’est-à-dire, en droit, comme une œuvre dérivée, protégeable en elle-même ?
Rien n’est moins sûr. Nous disposons de peu de jurisprudence et, a fortiori, d’une jurisprudence plutôt défavorable à cette solution.

À titre de comparaison:
Madame Ferry-Fall cite la jurisprudence concernant le film Asphalt Jungle (Quand la ville dort) de John Huston : la version colorisée a été, en France, jugée comme ne constituant pas une œuvre originale dérivée de la version originale et originelle en noir et blanc. Voilà un précédent intéressant et important (une décision de principe) dont on doit tenir compte.

Par ailleurs, cette approche de notre problématique supposerait la coexistence de deux œuvres : l’œuvre noir et blanc originale et l’œuvre dérivée colorisée…

4. Le coloriste « Coauteur de la bande dessinée »
Le coloriste serait, là, considéré comme auteur à part entière de l’œuvre de bande dessinée, et aurait les mêmes droits, les mêmes répartitions des pourcentages (mais pas les mêmes niveaux) de rémunération et les mêmes possibilités de choix sur le devenir de l’œuvre que le scénariste et le dessinateur.
Il serait donc coauteur du tout, au même titre que le dessinateur et que le scénariste, pour l’ensemble des droits, en ce compris le droit moral.
Cette solution paraît excessive.



La suite dans la partie 4...
avatar
Admin
Admin


http://coloristebd.forumactif.com

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum